Présentation de l’auteur

Anne Marie Mitterrand

Se confronter à soi-même est une tentative délicate. Je vais essayer.

J’étais juste une mère de famille nombreuse,  une époque qui passe vite, mes enfants sont grands, je suis là pour eux quand ils le désirent mais je ne suis pas intrusive et je crains de déranger.  Hors un talent de couturière/tapissière dont je n’ai pas fait une profession, zéro parcours, pas de diplôme, aucune  performance. Heureusement j’ai mon domaine : L’écriture est mon refuge, faute de temps, une délivrance interdite dans le quotidien d’une femme ordinaire, un moment béni sans penser aux petits et grands désastres qui frappent le monde. Je crains l’eau et la montagne, je n’aime pas l’air, ni les vacances, je n’en prends donc plus depuis que je n’y  suis plus obligée par mes  devoirs de mère.

« Mon voyage à moi c’est l’écriture. Une nécessité incontournable. Que faire sinon céder à la fatalité qui m’a envahie dès mon plus jeune âge. Chacun son ivresse. Je ne peux m’empêcher d’écrire, roman, récit, théâtre, scenario, tout est bon, j’écris. Les larmes aux yeux, la rage au cœur ou dans un éclat de rire, c’est à travers mes personnages que je vis la puissance et la gloire, la douleur de la trahison ou les affres de la jalousie. le bien et le mal qui les habitent, les passions qui les entrainent, les peurs qui les déchirent… Je pénètre les mystères de l’être humain. Tout près de moi, le divin Opéra, la voix de la Callas s’élève, me transporte l’âme vers les étoiles. Je me laisse aller à la grandeur, à la force des sentiments, tendresse, violence, je devine, j’invente les excès du pouvoir, les dérapages de l’amour, sa dégoutante bassesse parfois. Je comprends la beauté de la sexualité ou sa misère. Coupée du monde, j’approche l’intense. À mon sens, l’écriture est une délivrance interdite dans le quotidien d’une femme ordinaire. Je n’en reviens pas, cependant c’est la vérité, malgré le temps qui passe, l’écriture demeure toujours pour moi l’évasion miraculeuse. 

Les idées se bousculent, se superposent, s’entassent dans ma tête. Normal : l’âme de mes semblables m’intéresse et d’un minuscule évènement je fais un roman à épisodes! Mes proches me rappellent à l’ordre, quand donc va-t-elle débrancher ?? Et… l’esprit au repos, profiter de la vie.  En effet, je suis convaincue de l’utilité des divertissements courants,  week-ends au bord de la mer, balades en forêt, découverte de la nature, mais puisque je n’en tire pas de plaisir pourquoi me forcer ?  Pareillement, le sport est le meilleur remède contre la neurasthénie, je ne suis pas sportive. Comment m’y exercer ? Tant pis,  l’écriture me protège de toute forme de dépression.  Ecrire est un besoin essentiel pour moi, j’ai rempli des milliers de pages avant que le besoin de partager soit assez impérieux pour imaginer prendre contact avec un éditeur.  Et puis vint le jour où le premier de mes romans fut publié, suivi par beaucoup d’autres et j’ai toujours des projets à réaliser   

Cependant, seule face à l’ordinateur, après une journée consacrée à revenir cent fois sur la structure de chaque phrase puis à remettre sa construction en cause, on a tendance à céder au mirage de la solitude et continuer indéfiniment la correction compulsive. Il faut savoir s’arrêter. Stop avec le verbe et la grammaire, la vie continue… C’est délicieux après des heures d’isolement, de retrouver des amis avec lesquels on dit des bêtises. J’adore sortir le soir et rentrer tard comme si j’étais jeune.  

J’ai été élevée entre la clémence infinie du catholicisme : « Tu seras pardonné septante fois sept fois » et la rigueur du protestantisme : « pas de droit au pardon». 

Par mon père j’appartiens à la bourgeoisie française, conservatrice, catholique, et conventionnelle… Tandis que ma grand-mère maternelle était une étrangère issue d’un milieu marqué par la pauvreté. Vénézuélienne, elle avait fui les favelas de Caracas, en séduisant un protestant austère à qui sa beauté avait fait perdre la raison, mon grand-père, dont les sévères principes ont repris leur place dès son retour en France. Ma mère les a faits siens, plus strictement encore et légué à ses enfants la morale implacable du protestantisme. 

Enfin ! Pour élever mes enfants dans le respect de leurs ancêtres russes de confession juive, j’ai appris leurs rites et croyances avant de les transmettre à leurs descendants. Aujourd’hui ils sont des adultes instruits fiers de leurs origines cosmopolites et moi une inconditionnelle d’Israël. 

Cependant, malgré l’attachement qui me lie à ces trois religions, aucune ne m’a apporté la preuve de l’existence de Dieu. Je n’ai pas de conviction religieuse.  

Je suis née à Paris, issue de la bourgeoisie Française, Catholique par mon père. Ma mère était Vénézuélienne par ses origines maternelles et protestante par sa famille paternelle. Etant dyslexique, je n’allais pas  à l’école et mon père que j’aimais d’amour fort se chargeait de mon éducation. J’avais tout pour être heureuse. Mais…  Je ne voulais pas vivre !  A 18 ans le corps médical me sépara de mes parents et je fus  hospitalisée  pour Anorexie mentale profonde. Après six mois d’internement je m’enfuis de l’hôpital et  retrouvais mon père  qui me conduisit en Suisse pour me faire soigner.  Je fus accueillie dans une clinique à Montreux par le directeur de l’établissement : le docteur Laventure me reçut gentiment, le personnel médical pareillement; tout le contraire des manières dont j’étais traitée dans l’établissement précédent. Je me sentais mieux dans cet environnement amical.   Mes parents me rendaient visite le week-end, que nous passions en station à Crans sur Sierre. Ma mère décida alors de me marier pour me remettre les idées en place. La fille d’une de ses amies très chère était morte abandonnant ainsi un mari et trois enfants. Et justement le veuf en question habitait sa résidence secondaire à une centaine de mètres de notre hôtel. Dès les présentations, mon père sympathisa avec ce monsieur de vingt-cinq ans mon ainé. Ils étaient tous les deux heureux de se retrouver le vendredi pour jouer aux échecs.    

Quelques semaines plus tard mon mariage eut lieu à Crans et me voilà l’épouse d’un homme que je connaissais à peine et mère de ses orphelins restés avec leur gouvernante dans l’appartement Parisien de leur mère où je m’installais avec mon nouvel époux quelques jours après les noces.  Ma mère avait raison. Sauvée par mes responsabilités de chef de famille, j’allais guérir. 

Mon mari, fils d’immigrés, le père Russe et la mère Allemande, étaient Juifs, tanneurs  dans le 10ème arrondissement. Il ne se remettait pas de son passé d’enfant Juif, caché sous l’occupation. Hanté par le mal qui lui avait été fait, il reniait douloureusement  sa judéité : Juif honteux, il avait coupé son nom,  se prétendait  Catholique, Apostolique et Romain.  J’étais la seule personne avec laquelle il se défoulait  défoulait. Il rentrait tard le soir, très alcoolisé et me réveillait pour me raconter les drames qu’il avait vécus : La peur de la délation… Le recensement… l’étoile jaune… Le bruit des bottes des allemands au-dessus de sa tête quand il était caché au sous-sol de la maison des paysans qui l’hébergeaient dans le Gers… En 1945, au Lutétia, les rescapés  de la Shoah à la recherche de leurs disparus qui n’étaient pas revenus des camps de la mort…  En colère, il cassait les verres, tapait les murs et hurlait sa douleur, il ne m’a jamais fait de mal … Je savais l’apaiser, je lui tendais son violon… Il jouait pour moi et se calmait. Je n’avais que pitié et compassion pour cet homme détruit  par le régime de Vichy. Je n’étais pas née pendant la guerre, mais en tant que Française je me sentais responsable de sa souffrance.   

Mes parents se sont bien comportés pendant l’occupation et sont restés très proches des juifs qu’ils avaient aidés. Ma mère a gardé chez elle la fille du meilleur ami de mon père pendant l’occupation ensuite l’a aimée et élevée comme la sienne. La majorité de leurs amis étaient juifs, cependant on ne parlait jamais de religion ni de la shoah, au cours des nombreux dîners que faisaient maman à la maison. Ma sœur d’adoption,  son père,  tous les deux  faisaient partie de notre famille, mais personne n’abordait ce sujet.  

N’allant pas à l’école, j’avais du temps libre et mon père me faisait lire tous les ouvrages des écrivains qui osaient raconter l’extermination du peuple Juif. J’ai compris les ravages auxquels menaient l’antisémitisme, et la peur que le «Plus jamais ça» promis ne résiste pas au temps. Mais c’est mon mari qui m’a fait découvrir  sur le vif  l’horreur de la vérité et m’a donné la volonté, à mon petit niveau, d’aider les victimes de cette ignominie Mon époux a disparu après m’avoir fait deux enfants, mon fils avait un an et demi ma fille cinq  Ses enfants à lui furent repris par la famille de leur mère. Je me suis remariée un an après sa disparition avec Olivier Mitterrand le neveu du Président et nous avons éduqué mes enfants dans le respect de leurs aïeux. J’ai appris les fondements de la religion Juive  que je leur ai transmis. Aujourd’hui, ils n’ont pas honte de leur ascendance génétique mais ils en sont fiers

Je me suis intégrée à la communauté Juive avec l’aide de mes chers amis Ariel et Tamara Elia.  Ariel était Egyptien, Tamara  Polonaise, tous les deux étaient rescapés de la shoah desquels j’étais très proches, ils m’ont beaucoup appris sur l’antisémitisme qui sévissait  depuis des siècles  dans le monde entier. Ariel président de l’Université Hébraïque de Jérusalem m’a présenté son collaborateur Yoram Cohen, israélien que je surnommais « mon Chef ». Il fut le premier à me faire visiter Israël et  L’Université L’avion a atterri. Nous avons pris un taxi. Le chauffeur a roulé quelques centaines de mètres. Je regardais le paysage; j’étais sans parole, éblouie. De chaque côté de l’autoroute s’étalait un faisceau de larges routes construites autour d’immenses buildings qui se dressaient majestueusement vers le ciel. L’Etat d’Israël avait été accordé aux Juifs par l’ONU en 1948.

J’étais stupéfaite et impressionnée par la force et le courage des rares survivants de l’holocauste qui, à peine sortis de l’enfer, avaient avec une rapidité étonnante un pays magnifique  sur des terres en friches.  Submergée par l’admiration pour le peuple Juif, mon seul désir fut alors de m’intégrer dans  leur communauté. Je remercie  de toute mon âme l’université de Jérusalem de m’avoir nommée Gouverneur et d’avoir inscrit mon nom et celui de mes enfants sur the Wall of Life au Mont Scopus.